L'entreprise Intelligente. Par Laurette Francfort de Soultrait.
La lettre des Dirigeants et Investisseurs, N° 14 septembre-Octobre 2004.
Yves-Michel Marti a créé Egideria en 1994, après une carrière passée chez Dassault Electronique, Pacific Monolithics (USA), Hewlett Packard (USA), et Lucas Industries (GB). Ingénieur Sup'Telecom, il possède un MBA de l'Insead. Il a également enseigné à Stanford, Berkeley, HEC et l'Insead.
Qu’est-ce que l’intelligence économique ?
Disons que c’est un concept nouveau reposant sur des réalités très anciennes, dont tout le monde parle, sans savoir vraiment ce que c’est. C’est la recherche par des moyens légaux, l’interprétation, la retransmission des informations nécessaires à la décision des dirigeants d’une entreprise.
Comment fait-on de l’Intelligence Economique? James Bonds ou rats de bibliothèques virtuelles ?
Dans ce domaine la recherche se fait beaucoup moins par la technologie, y compris celle du net, que par les bonnes vieilles ressources humaines.
Il faut tout ensemble savoir exactement ce qu’on cherche, en délimitant précisément les questions.
Et cultiver les réseaux ( anciens élèves et collègues ..etc ).
C’est ainsi que l’on trouve ce qu’on cherche. Avec des questions précises, et des réseaux bien entretenus et bien exploités.
Prenons le cas d’une entreprise qui nous a demandé comment son concurrent, appelons-le N, faisait pour si bien réussir.
Nous avons tenté de comprendre la stratégie de N à travers les deux adjoints de son directeur de la stratégie. Nous avons construit un relationnel avec eux, via leur réseau d’amis, ou d’anciens des écoles qu’ils avaient fréquentées. Habilement questionné par des questions admiratives lors d’une soirée détendue, le premier a prononcé deux phrases qui nous ont orientés sur des voies nouvelles. Il en a été de même avec la 2e personne, qui elle aussi a fait deux cocoricos, qui ouvraient des perspectives en particulier sur un point jusque là invisible qui expliquait bien des choses.
Ces quelques phrases presque anodines, ont donné un relief extraordinaire à un énorme travail documentaire. En mappant ce que nous avions découvert et compris, nous avons pu prédire 80% de ce qui s’est ensuite passé. Tout cela à cause de quatre phrases imprudentes. C’était là un travail légitime, légal. Ethique.
Ethique ?
L’éthique commence ou s’arrête, clairement, à la manipulation des sources par l’argent.
Elle a aussi pour limite le mensonge, de toutes façons dangereux. Le seul mensonge que l’on puisse faire est par omission.
On ne va pas non plus chercher dans les poubelles. Pas de filature, de vol de document, d’écoutes téléphoniques, d’interception de courrier électronique, de corruption, de pression psychologique excessive, tout cela est illégal et trop dangereux …
C’est comme le Canada Dry. C’est de l’espionnage qui n’est pas de l’espionnage.
Quelles sont les sources?
On peut partager les terrains de chasse en trois secteurs blanc, gris, noir.
Le blanc, presse, net, bases de données ( pour quelques abonnements on peut avoir accès à 45.000 magasines et 7000 journaux ) représente 80 % de la masse d’information et 15% de la valeur.
Le gris, sources humaines, réseaux internes du « village professionnel », contacts personnels et professionnels représente 15% de la masse et 80% de la valeur.
Le noir ( écoutes, vol, piratage, corruption, chantage, infiltration ) ne représente que 5% de la valeur et 5% de la masse.
La lisière entre le gris et le noir, passant bien sûr par le gris foncé est ténue.
C’est là qu’intervient la notion d’éthique.
Peut-on faire un minimum d’IE soi-même?
C’est un domaine trop nouveau, trop vaste, trop complexe pour qu’une entreprise ne coure pas le risque d’être tour à tour en deça ou en-delà de la ligne séparant le légal et l’illégal.
Néanmoins on peut faire un travail minimum de veille en suivant les 6 points suivants .
Mettre au point une stratégie de questions. Se demander ce qui nous intéresse, quels sont les KIT : Key Intelligence Topics.
Lancer les questions autour de soi et faire savoir dans la société qu’on cherche les réponses.
Utiliser une documentaliste, à demeure ou en free lance, qui saura construire un référentiel de sources.
Activer les réseaux internes, partant de la question : qui dans l’entreprise peut répondre à mes questions.
Construire puis cultiver un réseau externe, ce qu’on appelle le « village professionnel ».
Et prendre un directeur de la sécurité, qui pourra organiser les choses et faire la liaison avec des services officiels de plus en plus présents pour aider les entreprises.
Quel est l’état de l’IE aujourd’hui en France ?
Conseillé par Alain Juillet le gouvernement français s’y intéresse de près.
On peut espérer que la France remonte la pente.