"L'intelligence Economique en quête de reconnaissance", Les Echos, mercredi 7 avril 2004, par Frank Niedercorn
Il règne encore une légère brume de secret et de soupçon autour de l'intelligence économique en France. Largement développée à l'étranger, cette activité est ici le fait d'une trentaine de petites entreprises sur un marché pesant quelques dizaines de millions d'euros. Une bonne partie d'entre elles sont dirigées par d'anciens policiers, ou d'anciens des « services ».
« Le métier est encore mal compris. Les patrons ont peur, et le bouche-à-oreille fonctionne assez peu », explique Yves-Michel Marti, d'Egideria. La plupart des grandes entreprises ont pourtant leur propre cellule spécialisée. Elles travaillent dans la discrétion, et leurs responsables sont souvent issus des métiers de la sécurité, du renseignement ou de la police. Mais le secteur se structure peu à peu, et bien des spécialistes ont des profils plus « classiques ». Car, pour être efficace, les cellules d'intelligence économique doivent associer différentes compétences. Elles manient en effet trois types d'information : la blanche, la grise et la noire. La première est issue de la documentation librement accessible ou des sources publiques. Elle est le fait des documentalistes, des informaticiens ou des spécialistes en outils de recherche sémantique ...
« On estime que 80 % des informations sont librement accessibles. C'est un travail énorme de sélection et de tri », estime ainsi Yves-Michel Marti. C'est aussi le domaine des spécialistes de la veille, secteur dans lequell'Adit fait aujourd'hui figure de poids lourds. La mission originelle de cet Epic (établissement public à caractère industriel et commercial) consiste à diffuser de l'information à caractère technique et scientifique à destination du privé. Il s'appuie notamment sur le réseau des attachés d'ambassade pour alimenter un site Internet très complet et des publications pour lesquelles il revendique 30.000 entreprises abonnées...
Pourtant, l'Adit est loin de couvrir tout le marché. Notamment celui de l'information grise. Très informelle, celle-ci n'est pas aisément accessible. Certaines entreprises n'ont pas leur pareil pour « ratisser » Salons et colloques avec une approche très méthodique et ciblée. Outre l'utilisation classique des documentations techniques ou commerciales, certaines sociétés inculquent à leurs salariés des méthodes d'interview poussées. Les informations peuvent être compilées au cours de la journée dans une « war room »...
« Cela ne pèse que 15 % de la masse, mais 80 % de la valeur, assure Yves-Michel Marti. Le métier consiste à repérer les spécialistes les plus pointus, à bâtir des scénarios d'approche invisibles puis à les faire parler. » C'est le coeur de l'intelligence économique, le royaume du carnet d'adresses et des contacts personnels. Des spécialistes qui interviennent sur tous les types d'affaires « offensive » ou « défensive ». Qu'il s'agisse de repérer l'origine d'une tentative de déstabilisation, de connaître la stratégie d'un grand concurrent à l'occasion d'un contrat important, ou la situation d'une entreprise au moment de la racheter.
Quant à l'information noire, elle est le fait d'actions illégales : vol, piratage, chantage, écoutes... Elle représente « 5 % de l'ensemble et seulement 5 % de la valeur, car c'est beaucoup trop dangereux », affirme Yves-Michel Marti...