Intelligence Economique: Condition de survie. Par Christine Guillou.
Business Link, le magazine de l'INSEAD.Octobre 2004
Si la pratique de l'intelligence économique a encore du retard en France par rapport aux Etats-Unis, les entreprises françaises s'attachent à le combler. Partie intégrante du management, l'IE est une condition de survie, selon Yves-Michel Marti (MBA 1990), président d'Egideria, société d'intelligence économique et concurrentielle.
L'intelligence économique en semble encore à ses balbutiements en France. Pourquoi ?
Yves-Michel MARTI : Il est vrai qu'en France, l'intelligence économique fait un peu peur, contrairement aux pays anglo-saxons. On peut en trouver l'explication dans l'Histoire, précisément dans un virage intervenu au XVIIè siècle. Alors qu'en France, Sully fondait le développement du pays sur le labourage et le pâturage, qui sont des notions autarciques, en Angleterre, Elizabeth 1er affirmait que le renseignement et le commerce seraient les deux filières de la prospérité britannique.
Cependant, la France est en train de rattraper son retard, à grande vitesse : je constate une demande croissante d'intelligence économique dans les entreprises. Par ailleurs, celle-ci devient une discipline académique du management. Mais nous avons encore un décalage de dix ans à vingt ans par rapport à la pratique qu'en ont les Etats-Unis. Là-bas, la prise en compte de l'intelligence économique a évolué comme celle de la qualité : elle n'est plus considérée comme un avantage compétitif mais comme une condition de survie.
Les pouvoirs publics paraissent en avoir pris conscience, avec la nomination d'un conseiller à l'Elysée et les propositions de loi du député Bernard Carayon...
Y-M. M. : A première vue, effectivement, mais les démarches restent très jacobines. Pour son rapport parlementaire, Bernard Carayon a auditionné des hauts fonctionnaires, des représentants de grands groupes mais il n'y a eu aucune audition de PME ni de concertation avec les organisations professionnelles de l'intelligence économique. Sa proposition de loi, visant à renforcer le droit de regard de l'administration sur les prestataires privés, va handicaper les prestataires français mais pas les étrangers qui travaillent à partir de Bruxelles, Londres ou Genève.
Quel est le profil des entreprises qui requièrent vos services ?
Y-M. M. : Il s'agit en majorité de grands groupes et d'une minorité de PME très combatives et exportatrices. L'étranger représente 70% de notre chiffre d'affaire et 85% de notre production. Quant aux secteurs dans lesquels nous intervenons, ce sont ceux où règne un combat économique : l'aéronautique, l'automobile, l'agro-alimentaire, les services financiers, l'industrie des logiciels, l'électronique.
Constatez-vous une évolution dans les missions que l'on vous confie ?
Y-M. M. : Nous accompagnons nos clients donc nos missions évoluent en fonction de leurs stratégies.
Il y a dix ans, lors de la création d'Egideria, nous avons beaucoup travaillé sur la recherche et le développement, sur l'innovation, avec des missions principalement axées sur l'Amérique du Nord, les pays développés d'Asie (Japon, Corée, Taïwan, Singapour,...) et sur l'Europe du Nord. Puis, il y a eu une forte demande sur la Chine : nos investigations portaient sur la production, le montage d'usines dans ce pays.
Nous sommes, actuellement, dans une troisième phase. La demande sur la Chine demeure importante mais elle évolue : elle ne porte plus sur la production mais sur l'accès au marché, ce qui amène à investiguer l'environnement politique. Par ailleurs, nous sommes de plus en plus saisis pour répondre à des questions sur la production dans les pays d'Europe de l'Est : Roumanie, Pologne, République tchèque, Hongrie, Ukraine, Turquie ...
Est-il facile d'enquêter dans ces pays ?
Y-M. M. : Chaque pays, quel qu'il soit, présente des difficultés, qui ne se situent pas aux mêmes endroits.
Pour les pays de l'Est de l'Europe, l'existence de mafias est patente. Notre travail consiste donc, notamment, à y décoder le système, à obtenir une visibilité sur le réseau de connivences, de liens que peut avoir le futur partenaire d'une entreprise-cliente. Nous constatons que lorsque les groupes occidentaux ont terminé d'investir et de moderniser les usines, alors les ennuis commencent avec les partenaires locaux qui poussent à la faillite afin de racheter l'affaire à bas prix.