"Intelligence Economique", Le Manager, décembre 2003, par Fabrice Bornes
M. Yves Michel MARTI, fondateur et dirigeant d’E intervient dans de nombreuses entreprises du groupe à la PME en matière d’intelligence économique (IE.).
Le Manager : M. MARTI, pourriez vous définir exactement ce qu’est I’l.E.?
M. Yves Michel MARTI : C’est l’application des techniques légitimes du renseignement pour mieux comprendre l’environnement des affaires. C’est un vieux métier qui change de domaine, Il passe de la politique et du militaire à l’économie. Puisqu’on quitte le domaine de la raison d’Etat (qui justifie tous les excès) et qu’on entre dans celui du droit des affaires (avec le souci de gérer l’image de l’entreprise), on ne fait pas n’importe quoi. Les écoutes téléphoniques ou l’infiltration de personnel chez les concurrents sont interdites ; mais la pratique des profils psychologiques et le ratissage organisé des salons professionnels sont autorisés.
L’l.E. est-elle, selon vous, l’apanage des pays développés, économies ayant atteint un certain stade de maturité?
Pas du tout. L’intelligence est le meilleur outil du faible. C’est grâce au renseignement économique que le Japon a pu prendre sa revanche sur les Occidentaux. Les Japonais ont copié le code civil de Napoléon, l’organisation de l’armée de Bismarck, la marine anglaise, la médecine hollandaise, etc. L’intelligence économique est un outil de combat. Elle est très utile dans les situations de concurrence. Elle ne sert à rien dans les marchés monopolistiques ou cartellisés.
Quels conseils prodigueriez vous aux sociétés tunisiennes, bientôt confrontées à l’ouverture des marchés?
Je ne crois pas que les pays développés utilisent vraiment l’l.E. contre les sociétés tunisiennes. Les sociétés des pays développés s’en servent plutôt les unes contre les autres. Par contre, nous avons récemment réalisé une étude sur le dirigeant d’un groupe de sociétés égyptiennes, avec qui notre client voulait s’allier. Les résultats de notre mission l’ont rassuré : le partenaire était fiable.
Dans quelle mesure, l’l.E. peut-elle permettre à la Tunisie, de rattraper son retard face aux économies européennes et anglo-saxonnes?
L’l.E. n’est pas la panacée. Ce n’est qu’un outil, au service de décideurs offensifs. Elle ne résout pas tous les problèmes. Pour un pays en voie de développement, l’l.E. a l’immense avantage de permettre une économie de moyens. Par exemple, au lieu de dépenser des sommes importantes dans la publicité institutionnelle ou un lobbying tous azimuts, on peut cibler beaucoup plus précisément les décideurs à convaincre, et augmenter les chances de réussite par une meilleure connaissance des leaders d’opinion. On peut aussi le faire grâce à la mise en commun de la connaissance tunisienne des décideurs en matière de tourisme tels que les responsables influents d’agences de voyage, des journalistes écoutés, des responsables d’associations culturelles ou de loisirs. 80% de cette information existe en Tunisie, mais elle est fragmentée, pas partagée, pas analysée.
Pour conclure, du point de vue du professionnel de l’lE que vous êtes, quels sont les atouts et les freins au développement de l’l.E. en Tunisie?
Les atouts sont une population intelligente, ouverte à l’étranger, multilingue. Les freins sont les lourdeurs administratives, et aussi une position excentrée par rapport à l’Europe, qui pourraît être compensée par des investissements dans les infrastructures internet.